4 Poumons

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En entrant je me dis un truc, je ne réalise pas encore à quoi cela rime. « Le trait et la plage d’espace, l’un et l’autre, ça nous ressemble, à nous deux, à moi et à l’espace ».

Je me suis demandé un jour ce que je ferais si je me dessinais au crayon. Tout d’abord, je tirerais un minuscule trait vertical, qui pointe vers le haut, au milieu d’un vide blanc et sans trace. Non loin de là, j’ajouterais ensuite une longue ligne horizontale, peu importe comment, d’ailleurs. Mais en assurant quand même un mariage improbable avec un point minuscule sur une peau tendue, grande comme une piste de ski. Un grain d’existence dans une géométrie émaciée.

Ce plan de l’extrême, je le pénètre comme un parasite qui s’engouffre dans un corps à conquérir, ignorant tout de son anatomie. Je veux m’aménager un lieu à moi, en attendant des jours meilleurs où je serais l’étranger qui est chez soi dans l’ensemble du tube.

Si seulement dans ce couloir, je pouvais sentir l’espace m’entourer avec un peu plus de vigueur, je serais pris au sérieux. Car comme ça, dans mon assaut, là, mon intrusion dans le vide est juste injurieusement futile.

Je ne suis qu’un tiret, une ponctuation du vide, sans objet et inutilement énervée.

Cela étant, si le couloir avait été un plein, alors j’aurais forcément été son vide, sa fissure vitale. Par le moi-fente, un filet d’air aurait trouvé son passage pour aller jouer de ses volutes, virevoltant de l’autre coté de cet espace entubé, enfin ailleurs.

Mais bon, le couloir n’est pas plein. Je  ne suis qu’un trait solitaire.

Si j’avais été dupliqué à l’infini, j’aurais hachuré l’espace comme des gouttes de pluie étirées par la vitesse d’une descente accélérée.

Je sens de l’air descendre dans mon négatif du moi-fente qui remonte pour redescendre encore. C’est bien l’air qui trace des lignes, petites et verticales, qui cliquettent sur les pourtours de mon corps, clignotent dans chacune des alvéolettes de mes poumons plantureux.

 

L’air dans ma gorge pistonne dans mes deux enveloppes pulmonaires. Je suis debout, j’ai un moteur qui bat, solidement, comme tous ces marcheurs minuscules, qui dansent en pointillés dans les courants d’air. Mes poumons pulsent au rythme de mes pas comme une enveloppe plus ample qui caresse sa lettre pliée. Mes pieds se glissent dans l’enveloppe pour y bavarder un peu. Mes orteils se mettent à l’aise dans les alvéoles du fond. Elles se sentent comme dans des pantoufles. A force de va-et-vient, je me sens mieux respirer. Ma cage thoracique est devenue un habitacle privé et heureux. Encore un peu, et j’y aurais planté des fleurs, pour colorer les crevasses de bleu et de jaune soleil. Une petite écume joyeuse dont sortent des bulles pousse sur les bords de mes muqueuses. Les bulles roulent sur mon long tube tranquille. Plus tard, elles dégoulinent  tout autour de mes reins et de mon cœur, et zigzagent en sautillant sur mes intestins. Chacun de mes organes est visité par des bulles qui donnent des frissons à leurs membranes, sur lesquelles elles tambourinent doucement. Puis soudain, ils se mettent tous à virer à gauche, dans une courbure commune; mon estomac est étonné, mes reins rient. Mais c’est la pulsation lubrique de mes poumons qui entraine finalement toutes les sphères de mon corps et tous les globules de mes vaisseaux à entrer dans une danse, et pénétrer dans de nouvelles orbites.


C’est à la fin d’une ample pirouette que j’atteins la poignée, et tombe au-dehors.

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